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au temps de l'Algérie coloniale



Naissance d'une nouvelle identité :

le conglomérat

des opprimés de père en fils


Ce texte ne défend à aucun moment le principe

d'égalité des sexes

Leïla BABÈS*


Cette semaine, un appel intitulé «Nous sommes les indigènes de la République !... », a été publié sur le site islamique Oumma.com. La démarche qui projette d'organiser des Assises de «l'anti-colonialisme post-colonial», a recueilli de nombreuses signatures émanant de divers milieux et origines, mais dont il est possible d'identifier, par la nature du texte ainsi que par les noms de quelques signataires, comme le prédicateur suisse Tariq Ramadan, les chercheurs François Burgat et Vincent Geisser, tous deux ardents défenseurs des islamistes, les convergences d'idées.

On y trouve également des associations de travailleurs immigrés, des courants d'extrême gauche, des Verts, et des personnalités qui se sont distinguées par leur opposition au vote de la loi d'interdiction des signes religieux à l'école comme le sociologue de l'immigration, Saïd Bouamama

Ce qui frappe dans ce texte pour le moins étrange, c'est la référence à un cadre d'inscription qui n'est ni la citoyenneté, ni l'immigration proprement dite, mais les anciennes colonies. En fait, c'est un procès qui est fait à la France coloniale, esclavagiste, accusée de pratiquer aujourd'hui encore les mêmes traitements aux citoyens ou ressortissants appartenant aux peuples anciennement colonisés ou définitivement conquis comme les Antillais.

Il n'est pas superflu de relever dans ce texte où règne une confusion savamment entretenue par une rhétorique belliqueuse et vindicative, quelques amalgames et contre-vérités. Bref, la lecture de cet appel qui s'apparente plus à un brûlot qu'à un engagement serein, laisse une impression de malaise.

Bien entendu, la dénonciation des discriminations à l'embauche et au logement est légitime et ne souffre d'aucune discussion. Le texte y adjoint toutefois, les domaines de l'école, de la santé et des loisirs.
Dans le premier cas, la loi d'interdiction des signes religieux, que le manifeste appelle «loi anti-foulard», est jugée «discriminatoire, sexiste, (et) raciste», «une loi d'exception aux relents coloniaux». Arrêtons-nous d'abord sur les termes de ce procès fait à la loi, donc à la France.

La confusion entretenue entre le registre des «signes ostensibles» d'appartenance religieuse dans un secteur clairement circonscrit - écoles, collèges et lycées -, c'est-à-dire non pas l'ensemble d'une religion mais l'exhibition de ses signes dans un lieu unique, et la notion de racisme dont ferait l'objet un vague conglomérat identitaire dont rien ne permet de définir les contours - religieux, culturel, ethnique ? -, laisse perplexe.

Voilà donc une loi désignée comme discriminatoire - pour qui ? Les femmes, les musulman(e)s, les Arabes, les Africains, les immigrés ? -, et tous les Français originaires des anciennes colonies, ainsi que les immigrés - lesquels ? Seulement les Maghrébins, Africains et Musulmans, ou faut-il aussi ajouter les Polonais, les Portugais et les Kosovars ? -, ainsi que les Antillais, descendants d'esclaves, devraient se sentir concernés, non pas sur un plan citoyen, mais sur un plan identitaire, comme opprimés et descendants d'opprimés. Une nouvelle identité est née : le conglomérat des opprimés de père en fils. On est pourtant forcé en parcourant la liste des signataires, de s'interroger sur les raisons qui poussent tant de personnes dont la réussite sociale ne fait pas de doute, à se sentir malheureuses. Mais c'est une autre histoire.

Deuxième terme tout aussi problématique que le précédent : sexiste. Ainsi donc, la loi est une atteinte aux femmes voilées, non parce qu'elles portent un voile à l'école, mais parce qu'elles sont femmes. En d'autres termes, défendre le voile revient à défendre les femmes comme les égales des hommes. Il est d'ailleurs symptomatique que le texte qui dénonce l'oppression des peuples, l'impérialisme et le néo-colonialisme et en appelle à l'égalité de manière générale, ne défend à aucun moment le principe d'égalité des sexes. Que le port du voile soit un obstacle pour les femmes dans l'accès aux fonctions publiques, ne serait-ce que parce que les idéologues qui ont fait du voilement du corps de la femme le symbole de toute leur campagne, les assignent tout naturellement à la domesticité, ne semble nullement gêner ces nouveaux militants de la lutte contre les discriminations.

Quant au domaine de la santé, je ne vois pas à quelles sortes de discriminations les populations originaires des anciennes colonies sont confrontées. En revanche, on ne peut s'empêcher de penser au refus des islamistes de laisser leurs femmes se faire examiner ou soigner par un médecin homme. De la même manière, la faute en est à la République qui opprime les femmes, et non aux hommes qui préféreraient mettre en danger la vie des leurs épouses plutôt que de les livrer à des médecins qui n'ont bien sûr rien d'autre à faire qu'à tripoter leurs patientes.

Autres accusations : la République, néo-coloniale donc, est responsable comme par le passé, des dissensions internes au «conglomérat», en opposant les Berbères aux Arabes, les Juifs aux «Arabo-musulmans» et aux Noirs, ainsi que des risques que prennent les candidats à l'immigration clandestine en franchissant les frontières illégalement. Un tel délire se passe de commentaire.

Mais lorsqu'il est question de dénoncer l'application du statut personnel aux femmes d'origine maghrébine et sub-saharienne, - dénonciation que je partage évidemment -, il est tout de même étonnant que l'évocation de cette aberration ne soit nullement accompagnée d'un positionnement clair en faveur des valeurs qui accompagnent tout naturellement ce dysfonctionnement : l'égalité des sexes, et l'ensemble des valeurs laïques. Mais on comprend que cela risque de faire apparaître au grand jour les contradictions inhérentes à ce front du refus et du ressentiment, que le seul moyen de surmonter est l'usage du langage de la confusion.

Quant aux jeunes «issus de l'immigration», ils seraient accusés «d'être le vecteur d'un nouvel anti-sémitisme». Impossible de ne pas relever là aussi la pratique de l'amalgame et de la dénégation. Car s'il est faux que c'est l'ensemble des jeunes «issus de l'immigration» qui fait l'objet d'une telle accusation, en assénant cette contre-vérité, on élude par-là même l'existence d'une attitude effectivement antisémite chez une partie de ces jeunes, et on se dédouane de toute condamnation dans ce sens.

Le même scénario se reproduit avec une autre affirmation lorsqu'il est dit que «sous le vocable jamais défini d'intégrisme, les populations d'origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées comme la Cinquième colonne d'une nouvelle barbarie qui menacerait l'Occident et ses valeurs».

Enfin, les contours de l'ennemi se dessinent ensuite sous les traits de ceux qui défendent «frauduleusement», est-il précisé, la laïcité, la citoyenneté et le féminisme. Voilà un procédé qui identifie les courants auxquels appartiennent les «collaborateurs» (le mot est de moi) de la République néo-coloniale, et en même temps sème le doute quant à leur sincérité. Un jeu enfantin pour les amateurs de la théorie du complot. Un indice pour les cancres : laïc = vendu = arabe de service = sioniste.
Moi en tous cas, je me reconnais bien dans l'expression «indigène de la République». Je traduis pour tous les cancres : indigène = habitante = citoyenne. Et j'ajouterais : plutôt bien dans ma peau. Hamdullah !

février 2005
*Auteur de Le voile démystifié, Bayard, 2004


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* Leïla Babès est professeur de sociologie des religions à l'université catholique de Lille


 

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